« Tous à l’apéro ! »
Au moment où je me retourne vers Clémence, fier de ma réplique, je m’aperçois qu’elle me regarde avec son air de « franchement ? Réfléchis une minute ». Oui c’est vrai, nous sommes les deux seuls au bout de l’allée, oui c’est vrai Claude est avec nous… Ah oui c’est vrai, on voulait faire des photos de groupe. Heureusement, personne n’a sprinté vers les tireuses à bière et les flutes, il est encore temps de se rattraper en criant un « Tous à la Photo » qui du coup pouvait passer pour un lapsus révélateur. Tout le monde se rassemble cahin-caha dans le pré derrière notre arc de cercle de chaises, car une petite pente est propice à la photo. Il faudra une petite minute pour que les petits soient devant, une supplémentaire pour trainer les petits timides au premier rang, une autre pour apercevoir toutes les têtes. Claude prend quelques clichés, mais il y a beaucoup de monde, pas facile d’avoir l’attention très longtemps. Un essai avec les mains levés (c’est photogénique, mais la moitié du troisième rang a du disparaitre sous les aisselles des premiers), et puis cette fois c’est décidé, place à l’apéritif.
Enfin, j’espère que tout est prêt sur la terrasse puisque je viens de lâcher une centaine de convives sur le buffet et les coupes de crémant… Sans vérifier quoi que ce soit, parce que non seulement je suis un peu distrait (il flotte encore pas mal d’émotion, à défaut des trombes d’eau que nous annonçaient quelques chaines de la météo), mais aussi confiant pour cette partie là par rapport à notre traiteur, le Domaine du Lac. Curieusement d’ailleurs, après cette très réussie cérémonie laïque, je n’ai plus aucune appréhension sur le reste de la journée : il n’y a plus qu’à se détendre et savourer les différentes animations !
Bon d’accord c’est un peu biaisé parce que c’est notre mariage et que les invités n’allaient pas décemment venir nous dire ce qui ne leur a pas plu, mais quand même : nous n’avons reçu que des compliments, nombreux et pour la plupart très touchants à propos de notre cérémonie. Et même si elle était plus courte que prévu (j’avais taillé large, mais je crois que Clémence et moi avons péchés par excès de prudence sur l’ensemble des activités de la journée) puisqu’elle n’a duré que 35 minutes au lieu d’une heure (annoncée aux Domaines), au moins personne ne s’est ennuyé, ou a baillé en attendant lentement l’eucharistie ou le psaume sur la gloire et fidélité dans l’amour de Dieu. C’était rythmé (encore une fois, pas aussi Rock’n Roll qu’avec une arrivée en hélico et des cracheurs de feu, mais amplement suffisant) et nombreux sont ceux qui ont avoué avec courage avoir eu la larme à l’œil.
Ouf, j’ai une coupe de crémant à la main : j’ai réussi à atteindre le buffet boissons, contrairement à Clémence, encore plus populaire que moi (la robe blanche, le bustier et le chignon, sans doute) qui sera finalement servie par Béné. En tant que super Témouine, elle s’est fait un devoir de boire suffisamment pour rentabiliser l’alcool à volonté et ainsi empêcher Clémence de consommer abusivement. En tant que Marié, le cocktail passe à la vitesse de la lumière puisque je me suis promis de passer voir chacun des invités (et ils se déplacent, les bougres) sans me presser et en prenant le temps de discuter.
J’ai passé pas mal de temps avec Stéphane et Arnaud, qui décompresse après son discours qui l’a tout chamboulé (il a l’impression d’avoir raté, alors que pas du tout). L’occasion aussi de débriefer un verre à la main et une fois de plus, l’extraordinaire enterrement de vie de Garçon, qui virait à la tournée des bars il y a tout pile une semaine. En s’éloignant quelque peu du bar (avec une pression, pour changer), je prends les réactions de ma famille : tout briefés qu’ils étaient sur le reste de la préparation du Mariage, ils ont eu beaucoup de surprises et d’émotion durant la cérémonie. Surtout mon papa d’ailleurs, qui a encore l’air très ému. N’étant ni prolixe sur ses sentiments ni prompt aux déclarations, il me scie en deux lorsqu’il me prend par l’épaule, me regarde dans le blanc des yeux et me dit qu’il est très fier de moi. Qu’il est très heureux de notre bonheur. Qu’il a trouvé nos interventions superbes et qu’il ne savait pas que j’écris aussi bien.
Un moment rare. J’ai eu peine à y croire, les jambes qui tremblent et tout. Parce que oui, sans vouloir spécialement me psychanalyser, je pense qu’avoir l’approbation et la fierté de mes parents représente plus pour moi que je ne l’imaginais. Sans en avoir forcément conscience jusqu’à ce moment là ou nous avons fait tomber un mur, un fortin, que dis-je, notre propre Bastille. Heureusement le maître d’Hôtel est là pour remplir mon verre, tandis qu’arrivent des plateaux chargés d’apéritifs plus intéressants et complexes les uns que les autres. Mille-feuille de saumon, cocotte de salami, mini-roulé de jambon : c’est sûr, le cuisinier fait des origamis sur son temps libre.
Nos deux ateliers recueillent le succès espéré, d’autant que plus le crémant fait son effet, plus il y a de candidats aux photos marrantes. Il y a de nombreuses combinaisons possibles avec les moustaches en feutrine, et la plupart de nos invités vont les essayer de bon cœur. Du côté balustrade avec le livre d’or à suspendre, le fil restera longtemps vide de petits mots… Mais c’est parce que la plupart des convives prennent leur temps pour faire original, choisissent leurs couleurs, font des énigmes. Mes cousins semblent particulièrement inspirés, quitte à monopoliser les cartons. Arrive l’apéritif qui a eu le plus de succès (mais dont ma femme n’a apparemment pas pu profiter puisque trop occupée), un gaspacho de tomates servi dans des tubes à essais, avec une paille. J’ai le temps de le savourer avec France, qui fait des coucous à Alyssa, visible à la rambarde de la terrasse du premier étage du Domaine.
Et pourquoi on ne ferait pas une apparition princière nous aussi ? William et Kate sont encore dans la plupart des esprits, il est facile de demander les clefs… Clémence est partante, accepte même de jeter le bouquet depuis le balcon. Ce n’était pas prévu, parce que dans notre organisation, nous n’avions pas imaginé qu’il y aurait de sérieuses concurrentes pour le bouquet. Mais bon, Bénédicte semblait, même avec un coup dans le nez, tout à fait capable de se jeter pour écraser quelques autres peu motivées… Une fois au premier étage, nous faisons tout pareil qu’à Buckingham : quelques saluts très peu expressifs (enfin, les quelques secondes où on peut le faire sérieusement), suivis par une observation mutuelle avec la foule. Et puis les quelques concurrentes non mariées se rassemblent (Clémence n’a qu’une crainte, c’est de rater son lancer avec la gouttière). Même si le lancer est sensé être fait en arrière, vu la distance on a décidé de viser le groupe. Hop!
Le tir sera un peu trop court, laissant à celles qui veulent se précipiter une marge pour une éventuelle prise de catch. Et à notre grande surprise, il y a combat ! Féroces, Béné et Vanessa ont toutes deux agrippé le bouquet, qui émet un craquement (on l’a entendu à dix mètres !). Apparemment soucieuse que personne ne se retrouve avec un demi-ensemble de roses arrachées, Béné déclare forfait, au grand plaisir de Vanessa, qui brandit bien haut son trophée. D’en haut, j’ai évidemment suivi toute la scène, incluant le visage de Guillaume (le futur-marié-selon-la-tradition, pour ceux qui n’ont pas suivi), oscillant entre la surprise pure et l’incompréhension. Une bonne occasion de rigoler quasiment aux larmes (la pression s’évacue encore) durant toute la descente au rez-de-chaussée.
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