vendredi 16 septembre 2011

Les coulisses du mariage n°9: Le jour J vu par le Marié

Au premier rang, les témoins sont disposés de part et d’autre des chaises de Clémence et moi. Alex et Arnaud ont le visage concentré, et me jettent de fréquents coups d’œil. Nous avons convenu que quoi qu’il arrive même si je suis émotionnellement impliqué, il faudrait dire oui si je me rends compte qu’on attend quelque chose de moi. Derrière nous, les familles se sont installées à priori sans problème… Je m’assois, soutient le sourire de mes témoins, puis me penche légèrement vers ma future femme. Dès que nous sentons que la maire va démarrer, nous nous prenons par la main dans un quasi-réflexe, nos bras crispés posés ensemble sur l’accoudoir.

Dès le moment ou la maire a pris la parole, le temps s’est littéralement ralenti. Mon champ de vision s’est drastiquement réduit, puisqu’il ne va plus que du bouquet de fleurs blanches à gauche de la table officielle (est-ce un faux ? Sur le moment, ça me paraît important) jusqu’aux mains de la maire, qui d’une voix rauque et chaude a démarré sa lecture. Bien sur, il y a quelques regards appuyés sur ma (plus que quelques secondes) future femme, qui me les rends avec une intensité démesurée. Je peux jurer avoir vu les officiels parler au ralenti, même si une partie de moi s’est forcée à écouter le speech extraordinairement important qui est donné plutôt que de se concentrer sur ma pression artérielle : si j’avais été proche de la rupture d’anévrisme, on l’aurait tous découvert avant l’article 206 sur la protection de l’enfant.

Non je n’ai pas décroché, bien sur que je l’écoutais. D’ailleurs, je me suis fait la remarque plusieurs fois au cours de la lecture : la grande majorité des droits du mariage ne concernent que les enfants, que l’on prévoit pour le moment d’exclure de notre relation jusqu’à la semaine des quatre jeudis. Mais l’adrénaline, ah les amis, quelle merveille. Pour moi chaque seconde dure cinq bonnes minutes. Alex et Arnaud sont concentrés et tendus comme des élastiques, tout en ne nous quittant pas des yeux. De l’autre côté, Bénédicte est entrée en transe émotionnelle avec nous, Matthieu semble un peu absent. Les photographes, quand on leur prête attention, ont chacun leur place et ne lésinent pas sur la quantité. La maire me regarde. Mais elle n’a pas posé la question, j’en suis certain. Elle parlait d’un cadre juridique, a interrogé son adjointe… Les contrats de mariage. Je prends une bonne demi-seconde pour l’entendre me poser la question, avons-nous souscrit quelque chose de spécial ? Mais la réponse, c’est « non » ce qui va à l’encontre de toutes les règles que nous avons mis en place !

Nous avons dit « non » quasiment à l’unisson, dans un petit soulagement pressé, pas encore certains d’avoir fourni la bonne réponse dans ce tourbillon. Ca pulse, dans ma cage thoracique, tandis que nos mains ne relâchent pas la pression, ça serre chacun plus fort, et pourtant ce n’est pas le moment pour la crampe. On nous demande de nous lever pour dixit « la question fatidique ». Oh mais ça devient sérieux, cette histoire. Nous ne nous lâchons pas les mains, et sommes à présent debout pour une petite officialisation, un simple mot sur lequel vont peser les six dernières années (de très bonnes années) passées ensemble. Faut-il du courage ? Comment peut-on avoir peur quant on sait qu’on a raison ? Quant rien, et c’est un rien catégorique, ne pourrait me faire changer d’avis à cet instant ?

En dehors de ces trois questions, et des centaines d’autres qui semblent jaillir directement de la moquette, j’ai le souffle totalement coupé, une boule au fond de la gorge. La maire a recommencé à parler, et me sourit tout en prononçant mon nom. Celui de Clémence aussi, le complet avec Julie, ce second prénom qui lui va si bien. J’en sourirais bien en la regardant, mais je suis complètement paralysé. Dans mon esprit, c’est le vide. Intersidéral. Plus de questions, plus de peurs, plus de trac. C’est le calme qui s’impose, la certitude qui domine. Au moment de répondre oui, je n’ai jamais été aussi sur de ce que je faisais. Je l’aime, et c’est mon dernier mot, Jean-Pierre.

Ce moment on l’a tous rêvé. Certains le redoutent, l’attendent, le savourent longtemps. Moi j’espérais un « oui » glorieux, sûr de soi, gratiné avec une pointe de voix chaleureuse, pleine d’amour et de joie. Je l’ai rêvé fort, au mégaphone avec une sirène en fond, en conquérant, en marathonien qui passe la ligne à l’aise. J’ai ouvert la bouche, en articulant cette fois, pour que personne n’en perde une miette, qu’il reste dans les esprits. Et puis là, pchit quoi. Allez savoir, le stress, mon cœur qui menaçait l’intégrité de mes côtes, la gorge serrée par la cravate, le fait que je n’ai pas dit un mot depuis qu’elle a démarré la cérémonie, soit sept ou huit minutes réelles, entre une demi heure et quarante-cinq minutes pour moi… C’est un tout petit « oui » qui est sorti finalement, presque à moitié haché, pas tout à fait dégluti. Je me suis repris tout de suite avec un second qui n’était pas mieux, mais sur le coup tout le monde avait déjà suivi le regard de la représentante de la nation, braqué sur Clémence et son sourire rayonnant.

Elle l’a totalement réussi, elle. Il était clair, pétillant, amoureux et débordant de joie. Je l’ai regardée, elle m’a souri. S’ils avaient été rétro-éclairés, j’aurais pu voir ma vie dans ses yeux. On ne s’est pas relâchés, tandis que la Maire officialisait tout ça en arrière plan, Mari, Femme, toutes ces choses qu’on a entendus d’une oreille distraite dans notre dialogue silencieux. Je t’aime, j’ai dit. Je t’aime, elle a répondu. On se broyait les os de la main, en se serrant à n’en plus finir. Ensemble, plus que jamais, on envoyait de véritables ondes à travers la salle, en se rapprochant plus l’un de l’autre. On a eu le droit de s’embrasser, sans quoi nous l’aurions pris quand même. Et quel baiser ! En slow motion, ému, heureux, tendre et compréhensif. Répété, aussi. On en a tirés, des larmes, dans cette scène de trente secondes à tout casser. Une demi-minute en apesanteur, entre deux mondes, à te faire passer la météorite des dinosaures pour un pet de lapin. C’était grisant, follement excitant, intime et pourtant exposé à la face du monde, qui a semble-t-il, retenu son souffle tout au long du moment de grâce.

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