C’est le moment de l’habillage.
Si une quelconque partie de mon esprit arrivait encore à penser à autre chose
(ce dont je doute), elle s’est résignée. Je ne pensais pas que le moment aurait
une consonance aussi solennelle, mais je me prends à enfiler chaque chaussette
avec un protocole qui frise la haute noblesse. Bientôt, je suis rejoint par
Arnaud et Alex, qui ont sournoisement profité du dessert, que je leur envie
quelques secondes avant de réaliser qu’eux aussi, ils sont stressés. Arnaud
fait une fixation sur son discours de la cérémonie laïque, Alex fait son
concentré. J’ai pu me défouler une bonne vingtaine de secondes en hurlant du
haut de l’escalier (une discipline olympique de ma jeunesse) contre l’anonyme
qui a caché le costume d’Arnaud que personne ne retrouve. Avant bien sur de
comprendre qu’il se cachait derrière la même veste pied-de-poule que le mien.
C’est mon frère qui me fait mon nœud de cravate (Eric, 25 ans, marié, ne sait
pas réaliser un nœud de cravate droit).
Quasi-subitement c’est terminé,
je suis le premier habillé, coiffé, boutonné. Je n’ose plus bouger pour éviter
les plis, et du coup ressemble a un playmobil. Apparemment, le look est réussi
puisque au milieu des « détends-toi », je n’ai droit qu’à des
compliments. Du coin de l’œil je regarde mes deux compères et témoins qui
finissent leurs préparatifs (sauf manucure et pédicure, tout y passe). Je me
répète pour ma part de ne pas toucher à mes ongles et mes doigts, qui seront
sans doute photographiés en long et en large lors de l’échange des alliances, à
la mairie. J’espère que Clémence y aura pensé aussi.
Retour un peu chafouin au
rez-de-chaussée, il est 13h35 et s’il y a plus de trois carambolages ou une manifestation
contre la réforme des retraites, on ne sera jamais à l’heure. J’ai tout de même
le temps d’aller me montrer en exclusivité à la mamy, qui ne quitte plus sa
bouche en cœur. Impliquée, complice, heureuse pour nous. Elle m’avoue qu’elle
est aussi stressée puisque « je serais la doyenne, tu sais, et du coup
tout le monde va me regarder ». Pourtant elle est assortie ! Nous
immortalisons la scène (je suis raide comme un piquet, même lorsque je ris
j’arrive à peine à me pencher en avant, je ressemble à un peuplier). Il ne faut
pas oublier la boutonnière, que l’on ressort du bac à légumes. Ouf, ma rose ivoire
a très bien tenu le coup. On tente de l’accrocher, mais ce n’est pas aussi
facile que prévu (la fibre du costume résiste de toutes ses mailles), et il
faudra deux ou trois essais avant que ça ressemble à quelque chose de correct.
Il est l’heure de se rendre à
Riedisheim. Il va faire chaud dans la voiture, et donc je vais transpirer. Mais
si je transpire et que ça se voit, je vais stresser. Et si je stresse, je vais
transpirer encore plus. Comme je suis encore dans cette spirale infinie et que
je vois bien que j’ai la tête ailleurs, je demande à Alex de conduire, ça fera
toujours un souci de moins. Je quitte la petite famille, qui n’est pas encore
dans l’ambiance, pas changée, rien ! Miraculeusement, je retrouve un poil
de souplesse pour me plier dans la voiture. Ce n’est que lorsque nous démarrons
que peu à peu je me décoince, me détend de plus en plus. Bon dans l’auto c’est
un peu le sauna, ce qui explique la décontraction. Guider Alex me fait penser à
autre chose, fugacement.
Pas de tonneaux, de dérapages, de
mauvais trajet ou de raccourcis (la bonne idée de dernière minute), et nous
arrivons très légèrement à l’avance : 13h55 seulement, tu te rends compte
s’il était arrivé quelque chose ? Nous sommes garés directement devant le
portail chez le papa de Clémence, il n’y a quasiment plus un nuage, le timing
est parfait et je viens voir ma future femme dans sa robe de mariée. Nous
sonnons, et moi qui avais imaginé la scène avec Clémence qui descend les
escaliers toute habillée… Ce ne sera pas du tout ça. Béné se précipite à notre
rencontre depuis le jardin, en robe courte noire et blanche, assortie à son
chéri qui est dans les mêmes tons. Tandis qu’Arnaud nous rejoint, on me
prévient qu’il y a toute une mise en scène qui se met en place de l'autre côté de la maison,
que je ne dois pas bouger, ce n’est pas
encore le moment.
Lorsque je passe le petit portail
rouge pour rentrer dans le jardin, il y a une belle petite assemblée qui
m’attend ! Les trois parisiens, dont Alyssa en demoiselle d’honneur/petite
princesse sont au pied de l’escalier en colimaçon qui descend de la
maison : c’est donc de la qu’Elle va faire son apparition ! Eh bien
toujours pas, non. J’ai encore le temps de saluer Jean-Claude, en beau-papa
radieux (pas de cravate mais un chech blanc du plus bel effet), avant que
Claude Masselot, vienne m’expliquer le déroulement des opérations. Clémence est
au fond du jardin (NON, ne pas se retourner), je suis sensé l’attendre en lui
tournant le dos jusqu’à ce qu’elle arrive à ma hauteur. La suite est floue,
j’imagine qu’on attend de nous quelque chose de décent. Comme souvent
lorsqu’elle est un peu stressée, on l’entend de loin, ma petite chérie. Elle
dit qu’elle n’a pas le bon bouquet, que celui-là c’est celui de la voiture.
Comme elle est dix mètres derrière moi, tout le monde peut la voir, se marre,
prend des photos. Mes deux témoins qui la découvrent dans son habit blanc ont
écarquillés les yeux à l’unisson elle doit vraiment être superbe.
Enfin, elle peut s’approcher de
moi, qui suis toujours raide comme un piquet et de dos. Voir leur visages à
tous, leur réaction béate devant le moment, c’est un vrai plus. Mais avouons
le, ce n’est pas pour eux que je suis venu. Enfin, j’ai le droit de me
retourner pour regarder la femme de ma vie. La robe lui va comme un gant, elle
est magnifique. Je ne me précipite pas, je la laisse approcher. Je remarque qu’elle
a opté pour les ballerines bleues, une touche de couleur inattendue et
pétillante cachée dans les plis du tissu satiné. La robe est simple, juste, pas
une fausse note. Malgré la chaleur, elle a gardé son cardigan blanc, qui
recouvre ses épaules jusqu’aux froufrous à plumes de son bustier que j’ai du
mal à quitter des yeux. Maquillée, radieuse, avec son chignon aux dizaines d’épingles
qui lui descend sur la nuque, elle me submerge de bonheur. On se prend la main
et je ne peux pas la quitter des yeux. On échange quelques mots qui sont
presque murmurés, et j’ose toujours à peine bouger. Quelque part, je crois que
j’ai peur de l’abimer, de la casser car elle ne peut qu’être la chose la plus
fragile du monde. En réalité, elle est beaucoup plus détendue que moi
maintenant qu’elle a confirmé dans le fond de mes yeux que oui, je l’adore, sa
robe et le reste.
Il y a beaucoup de photos à cet
instant, mais nous ne posons pas, et restons dans les bras l’un de l’autre, à écouter
les déclencheurs qui chauffent. Dans un moment de calme, on entend Béné qui s’énerve
contre son chéri, et je souris de toutes mes dents quand j’entends qu’Alex a
oublié sa ceinture (la mienne n’a pas encore 24 heures). J’ai beaucoup de mal à
quitter Clémence des yeux plus de quelques secondes (une trappe pourrait s’ouvrir
et je pourrais me réveiller). Mais tout doucement, je réalise que je ne suis
plus aussi tendu, que je souris naturellement et plus crispé, que je peux plier
les genoux sans faire de plis irréversibles. A présent que nous sommes
ensemble, la montre a repris d’un coup toute sa vigueur, et nous nous préparons
déjà à partir pour les photos de couple. Il n’y aura que Clémence, moi, Claude
et Matthieu (beau-frère moins deux heures), mais tous les autres s’activent pour
nous : les autres témoins seront tôt sur le parking, Béné s’occupe des
alliances. On laisse nos cartes d’identité, nos papiers, nos affaires, on est
pris en charge !
Avant de partir, Arnaud et moi
accrochons le bouquet de la voiture, sur la calandre pour faire la dernière
touche au milieu de la (du) tulle. Le premier essai nous arrache un bel éclat
de rire, puisque le nœud a frôlé la perfection, qu’il n’allait pas se défaire
de sitôt… Sauf que le bouquet n’était pas dans la bonne boucle et nous est
resté dans les mains. Clémence a besoin d’assistants pour rentrer avec sa robe
dans la voiture (il faut rentrer la traine d’abord, puis la fille, et n’oublier
aucun morceau en route), mais tout le monde est si prévenant que ça en devient
drôle, on se précipite pour nous ouvrir, nous asseoir (oui, je peux encore accrocher
ma ceinture tout seul). Je pense que si j’avais demandé un martini on the rocks
au shaker, on me l’aurait apporté. D’ailleurs il fait si chaud dans la voiture
que je n’aurais pas refusé. Nous partons pour le parc Wallach, devant toute l’assemblée
qui nous retrouvera à la mairie, suivis par Claude dans sa petite voiture
rouge.
Avec Alex on a fait une expérience intéressante...
RépondreSupprimerOn a lu le texte, en démarrant en même temps.
Résultat : les mêmes rires au même moment, la même petite larme en repensant à ces merveilleux instants ! Pour un peu, on aurait fait l'amour (mais on venait de le faire...).
Remarque, plutôt deux fois qu'une non ? ^^